Dr Mohamed Meftah
Le populisme du président tunisien continue à toucher de plein fouet l’économie du pays. Après sa déclaration de 2021 annonçant que le paysage politique du pays n’est pas attractif et n’encourage pas l’investissement, les appels au boycott des marchandises et des sociétés tunisiennes opérant en Afrique par suite des propos racistes et discriminatoires de président contre les émigrés africains en Tunisie.
Le 23 février 2023 le président a récidivé en portant un autre coup dur au secteur de l’industrie pharmaceutique tunisien. Avec un taux de croissance moyen avant la crise Covid-19 de 16%, ce secteur constitue un floran de l’économie tunisienne en employant plus de 13 000 personnes (FIPA, 2020). Une part importante des emplois concerne une main-d’œuvre hautement qualifiée, notamment des pharmaciens, des médecins, des ingénieurs et des vétérinaires .
La valeur des exportations tunisiennes des produits pharmaceutiques était de 75,8 millions USD, en hausse de 65 % par rapport à 2010[1]. Le marché mondial des produits pharma devrait se développer à un taux de croissance annuel de 11,1 % entre 2021 et 2025[2].
Au lieu de soutenir cette croissance et ainsi doter la Tunisie d’une manne financière stable, le président tunisien a préféré naviguer dans l’autre sens. A l’occasion d’une visite orchestrée à la société des industries pharmaceutiques de Tunisie (SIPHAT), il a réclamé :« Pourquoi est-ce qu’en Tunisie, le paracétamol n’est pas efficace alors que le même médicament, à l’étranger, élimine les douleurs en une heure ? Ceci est dû au fait que les médicaments en Tunisie ne sont pas aux normes. Ceci est un crime ! », a-t-il dénoncé.[3] Une déclaration qualifié par les spécialistes de la branche de destructrice d’un processus de travail qui dure depuis cinquante ans du secteur pharma, soumis à une rude concurrence au niveau international.
Le prédisent tunisien s’autorise à qualifier le paracétamol fabriqué en Tunisie d’inefficace et de mauvaise qualité, en le comparant à celui fabriqué par les concurrents étrangers. Des interpellations ? oui ça existe et en abondance : Sur quelle étude scientifique, le président s’est basé pour annoncer « sa vérité »?
Dans quel journal indexé cette étude a été publié ? qui sont les médecins tunisiens ou étrangers prescripteurs du paracétamol fabriqué en Tunisie qui ne sont pas satisfait des résultats obtenus ou qui ont notifié des effets indésirables graves chez leurs patients?
Quel est le phénomène de pharmaco toxicité lié au paracétamol fabriqué en Tunisie découvert par le président et qui a motivé sa déclaration sans que le centre national de pharmacovigilance – organisme responsable du suivi des incidents et des accidents liés à l’usage des médicaments – ne le sache ?
Dans quel rapport de l’inspection pharmaceutique le président a trouvé des anomalies normatives soit dans le processus de fabrication du paracétamol soit dans les conditions d’octroi de licence d’exploitation des usines fabriquant le paracétamol soit enfin lors des contrôles périodiques des échantillons des lots fabriqués. ? Dans quel rapport le Centre national du contrôle des médicaments a évoqué des non-conformités du paracétamol et qui a servi au président pour mettre en cause la qualité du médicament fabriqué en Tunisie ? pourquoi ce rapport n’est-il pas communiqué aux fabricants pour corriger l’écart ?
Il est certain qu’aucune de ces hypothèses n’est vrai. Par cette déclaration populiste, le président porte une nouvelle atteinte au secteur pharmaceutique tunisien qui entache les institutions de gestion, de régulation et de contrôle des médicaments et nuit aux opportunités de coopération internationale et aux opportunités de marché.
Sur le plan institutionnel, le président a discrédité toutes les institutions de l’Etat qui interviennent dans le contrôle de qualité et la régulation du secteur de médicaments. Quatre institutions spécialisées sont mises sur les sellettes :
- La direction de la pharmacie et du médicament (DPM) : Cette direction gère tous les aspects administratifs liés à la pharmacie, au médicament et aux activités apparentées. Elle coordonne les activités du Système National d’Assurance Qualité des Médicaments produits localement ou importés. L’attaque du président met en doute la performance technique de cette direction, par conséquent il déclare l’échec en bloc du cadre juridique (fait de seize textes de loi), des commissions techniques spécialisées. (Douze commissions techniques) et des commissions des spécialités médicales (au nombre de vingt-quatre) dans l’assurance de la qualité des médicaments. Sachant que ces commissions renferment les meilleures compétences de la profession médicale et de la profession pharmaceutique.
Par ailleurs, la déclaration du président met en question l’efficacité et l’apport des conventions et des programmes de coopération et de parrainage qui lie la DPM aux différents organismes normatifs du domaine pharmaceutique qu’il soit à l’échelle régionale ou internationale. En effet depuis le 17 mai 1998, la DPM a le statut de Centre Collaborateur de l’OMS en matière d’enregistrement des médicaments et de réglementation pharmaceutique et depuis l’année 2001, la DPM bénéficie du l’appui de la coopération italienne pour renforcer ses activités. Au niveau régional la DPM coopère avec les principaux pays de la Méditerranée Orientale EMRO et ceux de l’Afrique francophone AFRO dans le domaine du médicament et en matière d’usage rationnel des médicaments. Enfin, la DPM collabore avec l’agence française de sécurité sanitaire des produits de santé via le protocole d’arrangement pour le programme cadre de coopération privilégiée. Tous ces programmes de collaboration entre la DPM et les organes normatifs n’ont pas suffi pour offrir du paracétamol de bonne qualité !
- Le laboratoire national du contrôle des médicament (LNCM) : C’est l’institution responsable du Contrôle de la qualité des médicaments, des produits d’hygiène corporelle, de cosmétiques et de tout autres produits assimilés. La performance technique du LNCM est assuré grâce au service de pharmaco- toxicologie, au service d’analyse physicochimique, au service des substances de référence et au service de la standardisation et des normes. Le LNCM est directement discrédité par la déclaration présidentielle ; il serait incriminé de tolérer par « incompétence » ou bien par « complicité » la mise sur le marché du paracétamol de mauvaise qualité. À l’instar de la DPM, selon les propos du président, le LNCM a passé outre les opportunités offertes par le programme « external quality assurance assessment scheme » de l’Organisation mondiale de la santé, le programme de « sécurité des médicaments et des produits de santé » (ANSM) établit dans le cadre du réseau franco-africain des laboratoires nationaux de contrôle de la qualité des médicaments, et enfin le programme « NOMCoL-MENA laboratories » de la pharmacopée américaine
- L’Observatoire national de pharmacovigilance : Les propos présidentiel discrédite les travaux de l’Observatoire notamment au niveau du service de la Pharmacologie Clinique et au niveau du service de recueil et analyses des effets indésirables. Ce discours laisse penser que ces deux services auraient passés à côté de cette prétendue « mauvaise qualité » du paracétamol fabriqué dans les laboratoires tunisiens
- L’Inspection pharmaceutique : La Direction de l’Inspection Pharmaceutique veille au respect et à l’application des lois et des normes organisant les professions pharmaceutiques et les produits pharmaceutiques à usage humain et vétérinaire. Elle assure les différentes opérations d’inspection, d’évaluation et d’enquêtes nécessaires qui concernent les fabricants, les grossistes répartiteurs, les officines ainsi que les établissements sanitaires disposant d’un service pharmacie ou simplement détenteurs de stocks de médicaments. Selon le président tunisien, l’inspection pharmaceutique serait défaillante, voir complice, dans la non-détection de l’écart normatif qui a abouti à la fabrication puis la commercialisation du paracétamol inefficace !
Cela étant, en s’attaquant au secteur le plus réussi dans l’économie, on a tendance à décrire ce comportement politique de suicidaire pour l’économie, mais semble être satisfaisant pour un tyran en marche, soutenu par la « démocratie française » et par le président français Macron en personne.
Certes, la voie populiste pourrait être la mieux adaptée au président tunisien pour gouverner à court terme un pays souffrant d’une crise politique, sociale et économique sans précédent. C’est aussi le moyen le plus rapide pour tenter d’« enterrer » une démocratie récente qui risque de donner du sens à l’indépendance du pays et aux libertés des individus.
[1] ibid
[2] Promouvoir des réformes du climat de l’investissement et des affaires dans le secteur pharmaceutique en Tunisie, Document de travail .Tunis, 5 avril 2022